On pourrait être surpris à la lecture de l’évangile du jour, car le passage qui nous est proposé est tiré de la Passion du Christ, alors que nous entrerons la semaine prochaine dans l’Avent. Cela est lié au fait que nous allons changer d’année liturgique et que, par tradition, nous fêtons aujourd’hui le Christ Roi.

Mais quand-même, fêter un Roi avec un texte où le Roi est prisonnier, où il va être condamné après une parodie de procès, où il va être crucifié sachant que c’est un symbole d’humiliation extrême à l’époque, cela pourrait paraître assez étrange…

Dans l’évangile que nous venons d’écouter on assiste, comme si on y était, à l’interrogatoire de Jésus par Pilate, mais c’est très particulier car l’interrogé, le suspect Jésus, répond par … des questions: Pilate demande « es-tu roi ? » et la réponse est une question, qui amène une question. En même temps, dans ce dialogue, on sent que Pilate n’y croit pas : il ne croit pas que Jésus soit coupable, probablement parce qu’il est bien renseigné sur ce qu’a fait Jésus. Pilate sait aussi que les juifs n’ont pas eu de roi depuis 500 ans, et que le peuple juif attend un chef de guerre pour les libérer du joug romain, de l’empereur ; alors comment ce Jésus pourrait-il être ce roi, sans soldat, sans arme ?

Mais en fait ce passage n’est pas un interrogatoire, mais l’occasion d’une révélation : la révélation du projet de Dieu pour nous à travers Jésus. Mais c’est un projet tellement inattendu que Pilate ne peut le comprendre, parce qu’il a une vision « classique » du roi : puissant, pouvoir basé sur la force, règne sur un état, dans une hiérarchie humaine (Pilate lui-même œuvre pour un empereur). Si Pilate ne reconnaît pas Jésus comme roi, les grands prêtres et le peuple juif ne le reconnaissent pas non plus. Pourtant, si on reprend la première lecture de ce jour tirée du livre de Daniel, c’est à: « un fils d’homme a qui sera donné domination, gloire et royauté ». Daniel ne fait donc pas mention de combat…. mais pourtant ils attendent un roi guerrier.

Finalement, le fait que ce texte qui nous annonce ce projet de Dieu pour nous soit situé juste avant cette période de l’Avent, cela nous aide à vraiment réaliser que ce roi que Dieu nous a envoyé, était porteur d’un message totalement différent, ce que Jésus appelle la Vérité : le roi qui va libérer les hommes ne règnera pas par la force mais par l’amour : ce sera même un nouveau-né, symbole de faiblesse, et qui, devenu homme, se laissera crucifier sans résister. Voilà donc le roi que Jésus nous annonce. Son trône, c’est une croix d’amour.

Et puis il y a dans la deuxième lecture, le texte de l’Apocalypse de St Jean, ce passage qui nous éclaire: « A lui qui nous aime, qui a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père ». Ainsi donc, Jésus est roi, et son royaume ce sont les hommes. Son royaume, ce n’est donc pas un état, un bout de la terre avec des frontières, ce sont tous les hommes, et surtout c’est chaque homme.

Alors, la question qui se pose à nous, c’est : Et nous, quel roi voulons nous ?

Est-ce que je veux faire comme les grands prêtres à l’époque, comme Pilate : ne pas voir, ne pas comprendre ?

Alors quel Roi est-ce que je veux servir ?

Un roi qui règne par la force, qui s’impose par sa puissance, qui opprime ? ou un roi qui règne pas l’amour et le service ?

Voulons nous un roi qui ferme les frontières de son pays, un roi qui rejette, qui laisse mourir des hommes en mer, qui repousse des hommes obligés de franchir les montagnes pieds-nus ? ou voulons nous un roi pour tous les hommes, un roi qui accueille chaque homme, sans le voir comme un étranger, sans préjugé, sans jugement, sans condition ? Nous pouvons préférer un roi de la solidarité, qui comme à Lambersart avec les migrants, rassemble au lieu de diviser.

Voulons nous un roi qui construit des murailles, des murs de séparation ? les exemples du mur de Berlin, du mur en Palestine sont édifiants : ça ne marche pas… ça ne laisse plus aucune chance à l’amour et à la tolérance de passer, mais en revanche ça ne bloque pas la haine…. il n’est qu’à voir les missiles qui passent d’un côté à l’autre… et pourtant on en construit à la frontière du Mexique et des Etats-Unis…

Et puis, il y a cet autre roi, l’argent, l’argent qui est nécessaire, mais qui est devenu roi par la cupidité, l’accumulation… je ne vais pas revenir sur la frénésie commerciale du Black Friday ou sur cet Avent commercial, mais quel roi allons nous accueillir pour Noël ? Voulons nous d’un roi qui ne raisonne que par la croissance, le PIB, les dividendes ? Un roi qui épuise les ressources et condamne notre planète ? Et dans mon métier de médecin, je suis effaré de voir la façon dont notre système de santé évolue. Sur l’autel de l’économie, des économies, non seulement on n’investit plus pour mieux soigner, mais pire on installe des pénuries de soins. Ou alors on ne raisonne plus qu’en part de marché pour mieux rémunérer les actionnaires…. comme si l’objectif d’un système de santé devait être de dégager des profits….

Alors me direz-vous, pour ces quelques exemples, même s’ils nous touchent ou nous concernent, nous n’avons pas toujours de leviers d’action… Mais Jésus nous a offert un autre cadeau. Cette prière, qui nous unit, ce Notre Père, dans lequel nous disons « que ton règne vienne ».

Et si nous gardons à l’esprit cette réflexion « quel roi voulons nous ? », je pense que cela nous préservera d’être serviteurs de rois mauvais, et que cela sera le témoignage qu’un autre chemin nous est offert, qu’un autre Roi nous appelle à une autre Vie.